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Critique de film : Steak de Quentin Dupieux

Critique de film : Steak de Quentin Dupieux
Quand je pense à tout les films que j'aie vu, entre ceux qui sont restés, à raison comme à tort, gravés dans ma memoire et ceux, certainement plus nombreux, oubliés et fondus dans la masse des millions d'heures de visionnage, ça me donne le vertige. Mais ce n'est rien comparé à ce que je ressent fce à la masse de film que je n'ai pas vu et que je veux voir absolument. Dans ces moments je deviens à mes propres yeux un bien piètre cinéphile et enumerer ces films est une gageure impossible (et surtout je ne vais pas vous infliger ça ici, le jour de nos retrouvailles !). Et à ce moment là que dire des films que je n'ai pas vu, que je ne connais pas et que je devrai absolument voir. D'innombrables chef d'oeuvres iconoclastes et barrés du cinema fantastique japonais, toute la vague des midnight movies les plus derangeants comme les plus inconnus, ces films d'auteurs venant de pays dont je n'arrive pas à citer la capitale sans utiliser deux Jokers, ... Le cinema est trop dense pour etre vecu à 100%. Pourquoi introduire un film tel que Steak ainsi ? Presque hors-sujet. Parce que c'est toute la reflexion qui m'est venu face à l'incroyable collection de Divx (DVD, pardon ! Je voulais dire DVD. Le piratage c'est pas bien, bouh ! bouh !) de mon comparse Lorin, d'une richesse et d'un eclectisme aberrants. Alors qu'il m'a fallu presque une heure et demie pour decider quel film voir, c'est presque avec honte que, parmis les plus grands chef-d'oeuvres du cinema, j'ai choisi de visionner l'avant-dernier film avec Eric et Ramzy. Pourquoi ? Pourquoi avoir boudé le surréalisme, l'expressionnisme allemand, la nouvelle vague, les series B audacieuses, les gros budgets post-modernes prometteurs, le best-of de Will Ferrel au Saturday Night Live (ah non, ça c'etait la troisieme partie de soirée) ? Eh bien pour le fun, pour l'experience, et surtout pour savoir si oui ou non le film était aussi mauvais que tout le monde me le disais. Avant de lancer la galette dans le lecteur (faut de la dexterité), Lorin me dit ces mots pleins de bon sens : "T'es prêt pour l'experience ?". Oui, j'ai réalisé qu'en effet, en cette soirée bien parfumée au Gewurtztraminer, il fallait en avoir "comme des melons".

Pauvre de Blaise. Alors qu'il n'avait rien demandé à personne il se fait arrêter à tort pour le meutre de trois de ses camarades de classe. Aprés des années en hopital psychiatrique alors qu'il s'en serait bien passé, il sorten 2016, complètement deboussolé et inadapté dans ce nouveau monde hostile. Il sera introduit dans ce nouvel univers par Georges, accessoirement coupable du meurtre pré-cité. Pauvre de Georges. Lui aurait peut-être eu besoin d'un soutien psychologique en revanche. Il essaye tant bien que mal d'integrer le groupe des "Chivers", les mecs qui ont le visage refait, qui ont les 4x4, qui ont la classe quoi ! Prêt à sacrifier son visage comme son identité pour rejoindre le groupe, il se decouvre bien inadapté face à tout ces codes absurdes. Alors quand un inadapté total n'a qu'un autre inadapté total pour pouvoir se réadapter à la société, ça donne quoi ? Je ne sais pas, mais ça donne ! Pauvre de nous.

Pauvre de nous oui ! Je le dis, je le clame, je le crie (et j'en fais des caisses, je sais). Pauvre de nous complètement integrés dans notre société actuelle. Pauvre de nous, absurdes moutons satisfaits du prêt-à-penser. Vous pensez que j'exagère ? Vous en êtes sûrs ? Eh bien je vais vous dire une bonne chose : la meilleure preuve qu'un film comme Steak est d'une grande pertinence aujourd'hui se reflète dans l'acceuil que le public et les critiques lui ont reservé. A part quelques resistants (Dr Devo pour Matière focale, Les cahiers du cinema, Liberation, etc...), l'ensemble de la presse et une enorme partie du public ont hué, conspué, et craché sur ce film avec une complaisance presque obscene, obscène parce que c'était facile. C'était facile de voir Eric et Ramzy comme des clowns plutôt que comme des acteurs, facile de voir Steak comme une comedie débile plutôt que comme une comedie-dramatique intelligente, facile de dire "c'est de la merde" sans faire attention une seule seconde à ce que l'on est en train de regarder. Le facile à penser parce que un film avec Eric et Ramzy c'est là pour endormir le cerveau et distraire non ? Flegme et peur de l'inconnu ? Le public ne leur a sans doute pas pardonné d'avoir depassé leur statut d'amuseur de cirque, d'avoir osé donner une leçon de cinema avec un grand C, livré un OVNI impensable avec des couilles de 200kg l'unité. Alors voilà, ceci était le coup de gueule. Maintenant ceux qui ont vu le film et se sont déjà forgé leur opinion negative dessus (ou ceux, nombreux, qui n'ont pas vu le film et se sont forgé une opinion negative avec les critiques anémiques du magazine Première, pour ne citer que lui) ont le choix : vous pouvez arreter de lire ici parce que je vous ai bousculé assez mechament, comme on refuse que Eric et Ramzy nous fassent mal plutôt que rire, et retourner dans le commode rangement de commode (comprenne qui pourra). Ou alors ouvrir son esprit un petit peu et lire mon temoignage de spectateur admiratif sur ce superbe et génialissime film. Même si celà ne vous fera pas changer d'avis sur le produit fini, parce qu'avec tout le respect que je vous doit vous avez le droit de ne pas aimer ce film (pas de meprise : c'est de dire que c'est de la merde et de rester aveugle à ses qualités qui m'ennerve), au moins aurez vous la curiosité necessaire pour vous demander "mais il a craqué le Guile ? qu'est-ce qu'il lui prend tout à coup de defendre un navet reconnu ?" plutôt que de s'arrêter bêtement à dire d'un film qu'il est con sans même chercher à comprendre pourquoi. Aller au delà des apparence quoi ! Le sujet même du film au coeur du debat : puisque je vous disait qu'il est pertinent ce film !

Commençons par son sujet même. Non, non et non (tiens ? je prend le tic de l'un de mes profs de cinema, monsieur Jullier, trois "non" significatifs) le film n'est pas un pamphlet, ni même une reflexion sur la chirurgie esthetique. Cet élement n'est que la partie immergée de l'iceberg, un simple accessoire à une cause bien plus noble et difficile à aborder : l'adaptation de l'individu dans la société. Voilà, c'est dit, le film parle "tout simplement" des conflits universels des hommes face aux codes de la société qu'ils integrent. Chirurgie esthetique ou non, le film fonctionne du debut à la fin sur cet axe, et fonctionne parfaitement bien. Il va triturer ce sujet dans tout les sens, dans tout ses personnages (même secondaires), dans toutes les sequences les plus surréalistes. La chirurgie esthetique prolonge la reflexion sur l'absurdité de vouloir se conformer aux autres : il faut que son propre visage devienne un masque. Je vous met au defi de trouver dans ce film une seule scène qui affaiblirait ou ne servirait pas élegament cette thématique. Même la plus anodine pantalonade contient en elle les germes de cette reflexion (voire l'hilarante negociation de kidnapping, folie furieuse, traiter sur le mode des "bonnes manières" et de la politesse élémentaire un évènement de vie qui se voudrai tragique et violent). Même les premiers plans du film, en chipotant un peu, servent cette cause : la vanité du militaire à vouloir cacher sa calvitie le conduira à la mort et au drame qui declenchera l'action du reste du film. Perdre sa moumoute et c'est l'accident, perdre son masque face à la société c'est aller à une mort certaine. Brrrr, en effet ya pas de quoi rire.

Bon, il n'y a pas de quoi rire, mais en même temps on rit quand même (enfin pas tout le monde à en croire allociné... bon moi j'ai bien ri, voilà). En fait l'humour de ce film marche sur deux modes totalement complémentaires. Premièrement on retrouve l'absurdité surréaliste de l'univers d'Eric et Ramzy, même un peu plus, avec des tableaux d'un décalage si fort qu'ils font jubiler (ah nom de Dieu ! la scène de la leçon de piano... j'en ai presque pleuré de rire). Cet humour est comme un diesel, ça met du temps à demarrer à froid et il ne faut pas bruler les etapes, sinon ça marche pas. D'où ce savoureux plan sequence dans la voiture, où Georges tente desesperement de raconter une blague à un Blaise pas super receptif : encore un décalage de fou... qui en plus sera lié adroitement à la frustration de ne pas avoir la chute de la blague. Cet humour si special qui est raconté intra-diegetiquement par Georges est déjà maitrisé à la perfection extra-diegetiquement par le duo. Une belle sequence reflexive, mise en abîme du fonctionnement de l'humour et du rire sur le mode du rire... renversant ! Mais le second niveau de rire, celui qui est le vrai grand patron de ce film, et que le public fan de La tour montparnasse infernale ont certainement eu du mal à integrer, c'est le rire du desespoir. Un rire à la fois malsain et salvateur. Pas un humour noir à la c'est arrivé prés de chez vous, non, c'est le rire du constat amer et tragique que rien ne tourne rond dans notre mode de fonctionnement. Rire tout d'abord timide, et c'est pour celà que peu ont ri, parce que en soi, ce n'est pas drôle. Mais salvateur (d'où mes eclats de rires reguliers tout le long du film) parce que c'est une jubilation de voir enfin quelqu'un mettre le doigt dessus ! Mais bordel de merde quoi ! Non en effet ce n'est pas drôle de voir Georges se faire passer à tabac et radier du groupe parce qu'il fûme. Non en soit ce n'est pas drôle. Ce qui est amusant c'est ce que cette scène amènne à penser, comme une blague qu'on vous raconte dans une langue etrangère et qui vous fait rire deux fois plus parce qu'elle stimule un autre champ lexical dans votre cerveau (les bilingues comprendront, desolé pour les autres). C'est le rire complexe, la jubilation de voir et de comprendre les evidences (il faut le dire) que nous présente le réalisateur à l'ecran. Parce que se faire mettre de coté par ses camarades de classes quand on fume en 2016 demontre l'absurdité de devoir fumer pour devenir populaire en 2009 : et si ce n'est pas comique, au moins ça fait "drôle".

Ces modes sont en effet complementaires. Ca nous amenne à l'indisociabilité (si je veux) du film et de ses acteurs. Steak, c'est Eric et Ramzy poussés à leur paroxysme. Eric et Ramzy, c'est Steak personnifié. Il faut bien comprendre ce que je veux dire par là. si d'autres acteurs avaient dû endosser le rôle de Georges et Blaise, la sauce n'aurait pas pris. Le sujet même du film, ainsi que son traitement, est en adequation avec l'univers humorisqtique de nos comiques. Je vous le dis, j'apprecie beaucoup Eric et Ramzy sans en être un fan absolu non plus (enfin, avant de voir le film ci present). Mais leur humour est interessant. Dans la veine actuelle de l'humour à tendance absurde (trés Canal+), il y a les gravelleux et faux-beaufs (Omar et Fred) ou même les infantilisant (Les robins des bois, dont je vous conseille leur première piece de théatre ou la serie La cape et l'épée pour apprecier au mieux leur univers scenique), Eric et Ramzy eux ont choisi la voie des doux-dingues et de l'auto-derision ridicule. Leurs personnages sont souvent dans leurs sketchs (et leurs films) des personnes en totale inadaptation face à un monde qui ne leur sied pas (dont mon préféré : "Monsieur dutilleuil"). Et même, ces sketchs peuvent aller jusqu'à traduire une violence latente trés derangeante (je n'avais pas compris à l'epoque, dans leur deuxieme spectacle, le sketch du comique raté, avec la personne du public qui l'agresse constament... maintenant je saisis mieux). Steak est le prolongement de cet humour au service d'une thématique qui aura rarement été aussi bien servie.

Mais pour servir ce Steak saignant ("lol" quel humour, je suis trop bon... ok, donnez moi une corde), c'est vers un DJ reconnu et réalisateur de clip à ses heures que l'on doit se tourner. Moi ça m'a fait peur. Non pas qu'un réalisateur de clip signifie forcement la mort de l'art (Michel Gondry, anyone ?), mais que le clippeur a en général des reflexes filmiques qui ne favorisent pas forcement une bonne mise en scène (bon nombre de réalisateurs devraient tourner des clips plutôt que des longs metrages... non ! je ne le citerai pas ! Non, vous savez de qui je parle, je me suis promis de ne pas citer son nom, ce n'est pas la peine d'insister). Alors que penser du travail de Quentin Dupieux (aka. Mr Oizo : vous vous rapellez la marionette jaune qui fumait des saucisses ?) sur le film ? Car une thématique ne fait pas tout, encore faut-il en faire un film. Eh bien je vous le dit tout de go : ce film m'a epoustouflé ! Rien, et je dis bien rien, n'entache la mise en scène maitrisée de ce petit génie de la camera. S'il est un clippeur à la base, eh bien tout ce qui en retransparrait dans ce film est que M. Dupieux est avant tout un esthète. Goût prononcé pour les plans sequences et les cadres larges, composition maniaque de chaque plan (le cadrage est tout simplement ce qui s'est fait de mieux en la matière dans le cinema français de ces 5 dernières années), photographie et direction artistique etonnament parfaits : le film se passe dans une société un peu hors du temps, trés "americanisée", mais ne transparait qu'en filligrane... c'est etrange et renforce le surréalisme de l'ensemble. D'ailleurs la musique (composée par Mr. Oizo himself) se joint au grain particulier de l'image pour nous renvoyer directement dans la comedie française des années 70, mixant encore plus cet anachronisme qui jouant le démodé s'en retrouve indemmodable (si ça c'est pas avoir des couilles comme des melons !). Le montage est un regal de maitrise et (et là j'ai été vraiment surpris, parce que je m'attendais à tout le contraire) de rythme. Attention, ne pas confondre "rythme" et "vitesse". Le film est plus langoureux que frénétique (plans séquences obligent), mais le rythme est maitrisé de bout en bout. Des fulgurances s'enchainent avec des moments plus contemplatifs (l'enorme sequence de la femme qui sort du cabinet de chirurgie, trés Kubrick dans l'âme, à donner la chair de poule... j'en aurai pleuré de joie), le tout est trés homogène et ne comporte aucun temps mort (pour qui se sera interéssé au sujet du film... pour ceux qui cherchent la gaudriole, oui, je vous promet de sacrés temps morts). Bref, formellement, c'est un film rejouissant, galvanisant, transcendant : ça donne envie de faire du cinema putain !

Mais tout de même, quelle idée de prendre ce film pour une comedie. Pourtant dès la 5ème minute du metrage tout est dit, non ? Ce n'est pas un film qui est fait pour être drôle avant tout. C'est un film dramatique et tragique qui se permet de traiter sur le mode de l'humour (particulier) des sujets graves. Comment peut-on en douter quand on voit cette dechirante introduction du personnage de Georges (Ramzy, sublissime) maltraité par ses camarades ? Et on ne peut pas parler de complaisance, le montage est rapide, la narration est expeditive mais va à l'essentiel : voilà le quotidien d'un élève brimé. Je n'ai pas ri à ce moment là, j'ai eu envie de pleurer quand, se voyant ecraser de la bouffe sur son t-shirt, Georges souligne l'absurdité de ces pratiques par un "Pourquoi ?" dechirant. La sequence du passage à l'acte, formellement monstrueuse. On y voit Georges de dos chercher son arme dans son sac, et dans la profondeur de champ ses futures "victimes". Un jeu sur la focale les plonge dans le trouble : serait-ce les larmes de Georges ? Ou même le mur qui le separe de cette dispensable et cruelle société ? Ce plan n'a pas fini de me hanter, je vous le jure. La crudité de la bande son (respiration haletante de Georges) et le travelling discret rapelle, sur le même sujet, Elephant de Gus Van Sant. Dupieux cite avec malice, mais jamais gratuitement ne sombrant pas dans la facilité, les deux raccords suivant le demontrant amplement : le plan du tir avec le Uzi ainsi que le raccord brutal de son errance hébétée. Du génie pur ! Le drame est entier et parfaitement conté. Le jeu des acteurs est au service de ce drame, à voir la performance de Eric Judor dans l'hopital psychiatrique, qui m'aurait presque tiré la larme à l'oeil si elle ne m'avais fait rire à la fois. Mais le visionnage de la cassette video de son internement est d'une telle visceralité que cette fois là je n'ai pas pu en rire du tout. Dur et osé !

Oui Steak est un pur OVNI, une bombe artisanale, un cri du coeur trés exigeant envers le spectateur. La dualité de l'humour et de la reflexion est au coeur même de l'incomprehension du public à son egard. Rien que le titre, Steak, nihiliste au possible et assez violent traduit bien ce malaise. Plus qu'en regard de la chirurgie esthetique qui nous transforme en bouts de viandes (l'hypothèse dont tout le monde se contente), c'est notre corps et notre esprit tout entier qui se retrouve dans cette comparaison à du betail, prêt à etre sacrifié. Le steak, c'est saignant mais delicieux, c'est ignoble à decouper dans la chair de monsieur tout le monde, de vous et moi, mais ça se prepare avec une bonne sauce, du poivre et du sel. Steak c'est à la fois la chose crue et absurde que l'on est, et celle que l'on assaisonne et que l'on prepare pour qu'elle présente bien dans l'assiette. Alors si vous n'en aimez pas le goût, soit, sa saveur est effectivement amère et tout le monde n'aime pas le tartare trés cru. Mais n'allez pas insulter les cuisiniers qui ont mis tant de coeur dedans par facilité. Parce que ce steak là mes amis est un vrai morceau de choix.

# Posté le vendredi 06 février 2009 11:44

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