"Ils veulent du changement, on va leur en donner" Le Comedien (Chap.2 p.18)
Années 80, guerre froide... terrain connu ? Pas vraiment. Nous sommes dans une uchronie où les Etats-unis n'ont pas besoin de devellopper un armement nucleaire à la hauteur du bloc communiste. Les states ont dans leur poche le surhomme Dr Manhattan, super-heros officiel made in USA, garantissant une force de frappe superieure à n'importe quelle armée. D'ailleurs la victoire au Vietnam, c'est lui, presque tout seul. La réelection de Nixon aussi, merci l'effet Doc Manhattan sur le Watergate. Enfin bref on est dans un monde de super-heros et justiciers masqués. Enfin plutôt anciens heros, car même aprés bien des services à la nation, les "gardiens" de la justice auto-proclammés sont interdits. Et l'un de ces fameux retraités a eu un serieux probleme : oui, le Comedien est mort. Assassiné même ! Rorschach, ancien collègue, ne croit pas aux coincidences. Les anciens heros semblent bien disparaitre les uns aprés les autres. Il y a un serial killer qui s'amuse à collectionner les "supers". Mais l'apathie, le nihilmisme, le desinteressement, la peur du lendemain et bien d'autres joyeusetés font que, finalement, tout ceci ne semble pas aussi digne d'interet qu'en apparence. Le monde peut crever demain, les super-heros ne sont plus que l'ombre d'eux même. En fait ils sont déjà morts à l'interieur. Ou est-ce bien le cas ? En tout cas, quelle tristesse que le Comedien soit mort. Ca l'aurait bien fait rire.
"La vie n'a que le sens qu'on lui invente à force de la regarder. Sa seule signification, nous la lui imposons" Rorscach (Chap.6 p.26)
Il faut le dire, Watchmen est avant tout un sarcé pavé, dans tout les sens du terme. Pavé à lire, pavé dans la marre. La densité des thématiques et sa force politico-philosophique en font une enorme "nouvelle graphique" qui echappe à bien des classifications. Est-ce que Watchmen est un comic book de Super Heros ? Pas vraiment non. L'histoire en elle même trahis les codes du genre. Le super mechant n'est pas presenté, voire n'est carrement pas présent. Les heros sont principalement inactifs et, à l'expetion de Dr Manhattan, ils n'ont pas de super pouvoirs. Les actions "heroiques", se comptant sur les doigts d'une main, ne mettent absolument pas en valeur (à de rares exceptions) la puissance de ses "justiciers". Le tissu narratif n'est pas une succession de morceaux de bravoure et d'affrontements dantesques, pas du tout. Si l'on devait rapprocher Watchmen d'un genre, ce serait celui de l'enquête policiere. Et encore, ce genre aussi voit ses bases defoncées à plusieurs reprises (les methodes d'enquetes aléatoires de Rorschach, le coeur même de l'enquête construite sur une succetion de fausses pistes, la surmultiplication des sous-intrigues, etc...). Est-ce alors un amalgame de genres, un patchwork heureux d'influences diverses ? On se rapproche du but, mais ce n'est pas encore ça. En fait le comic aurait tendance à piocher des axiomes de genres, quelques codes evidents (de la chronique sociale au film d'horreur, en passant par le film de guerre ou les histoires de pirates), pour mieux les distordre. C'est à la fois la somme et la division de ses influence, finissant par se definir elle même. Troublant. Si je devais classifier Watchmen, je le qualifierai d'inclassable. Alors par quel bout le prendre ? Quel point d'accroche m'est accordé ? Eh bien commençons par le premier effet Kiss Kool : Watchmen c'est avant tout des personnages.
"Je ne connais personne, que des noms de super-heros !" Spectre soyeux II (Chap.3 p.8)
Et quels personnages ! Je serai tenté de prendre un à un les differents protagonistes de l'oeuvre et leur offrir un paragraphe entier par tête de pipe, tant chacun d'entre eux porte en lui une richesse et une profondeur etourdissantes. Ce serait effectivement rendre justice au travail d'Alan Moore, mais ce serait un calvaire pour moi de l'ecrire, et encore plus pour vous de le lire (et ya déjà de quoi faire ci present). Debroussailler ainsi chaque tenants et aboutissants de tout les persos m'obligerait à ecrire une dizaine de pages pour un seul article et, entre nous, ça le fait pas. Survollons quand même le bestiaire, sinon ce serait du gâchis. Nous avons en tête de liste le Comedien, nihiliste patriote (quel bel oxymorron) dont la philosophie de la vie se resume à une grande blague. Sa façon de voir en face l'absurdité humaine sous le prisme de la derision le rapproche plus du Joker de Batman que d'un heros magnifique. Super gentil ou super vilain ? Rien n'est moins sûr. Dans le même genre, on a Rorschach : dangereux psychopathe qui, suite à un traumatisme trés violent, a perdu foi en l'âme humaine. Tous des pourris, tous meritent d'être chatiés ! Son sens bien trop aigu de la justice le force à considerer que tout est soit blanc, soit noir, tel une tâche d'encre sur une feuille blanche. Manichein, mais surtout violent, il n'hesite pas à torturer ceux qu'ils considère le meritant, quitte à y prendre un grand plaisir au passage. Puis vient le tour du Hibou, Batman en herbe qui aurait raccroché la cape, comble de la déchéance psychologique. Vivant seul, il ne peut que vivre dans le passé et les regrets, tout ses gadgets conservés dans la cave comme autant de pieces de collections poussiereuses. Son plus grand regret étant de n'avoir su declarer sa flamme à celle qu'il aime, mais sa paire de couille s'étant fait la malle avec son alter-ego costumé, il n'est pas prêt de trouver le bonheur. Son amour secret de sa vie, c'est le Spectre Soyeux. Devenue heroîne malgré-elle, elle fut poussée par sa mère, le Spectre Soyeux première du nom, avec qui elle entretient une relation des plus conflictuelles. A present elle voit sa vie comme un enorme desert, autant affectif que professionnel, par sa relation avec l'enigmatique Dr Manhattan. Dr Manhattan (le schtroumph), entité bleue d'energie pure, est un surhomme dans tout les sens du terme. Il a le pouvoir de contrôler tout les aspects de la physique à ses alentours, ce qui lui donne finalement tout les pouvoirs possibles et immaginables. Egal d'un demi-dieu, sa perception du temps même est differente de la notre, ce qui lui permet de voir l'avenir dans une certaine mesure. Il voit et ressent les choses si differements qu'il en a perdu toute humanité. C'est plus un robot froid et pathétique qu'un veritable justicier heroïque. Ses choix politiques se resument à un detachement total de la race humaine, ce qui en soi est déjà bien assez effrayant pour quelqu'un qui a le pouvoir de detruire le monde. Le seul semblant de rescapé serait alors Ozymandias. Ayant pris sa retraite avant que les choses se gâtent, celui que l'on considère comme l'homme le plus intelligent du monde ne dement pas à sa reputation. Il a pu, par le biais de produits derivés et de boursicotages, atteindre une fortune collossale qui fait egalement de lui l'homme le plus puissant du monde. Dans sa tour d'ivoire, il semble parfaitement insensible aux malheurs qui touchent ses pairs. Si insensible qu'il ne retient qu'un aspect cynique de la vie, transformant sa gloire passée en jouets articulés et ne considerant les autres que pour mieux se mettre en valeur, sa fausse modestie n'en devenant que plus pitoyable. Celà se traduit par un isolement bien trop autiste pour être acceptable. Les super-heros ne sont vraiment, mais alors vraiment plus ce qu'ils étaient.
"C'est cette guerre. On la sent inevitable. Et je ne peux rien, rien. On est... impuissants" Le Hibou (Chap.7 p.19)
Et ce n'est là qu'un résumé (ajoutez ici le "lol" de circonstances). Ce que l'on peut retenir de tout celà, c'est que finalement chaque personnage est une pierre de plus dans la demythification du super hero. Les faiblesses sont constament mises en avant. Même Rorschach, emule enthousiasmant du Punisher, se voit trainé dans la boue lors d'une psychanalise dantesque (sans compter son affiliation plutôt explicite avec les mouvements d'extrême-droite). Et que dire du Comedien ? Riant de tout et n'importe quoi, immoral en diable, Bad Guy solide et invétéré, qui se verra pleurer comme un gosse chez la seule personne capable de l'ecouter : son ennemi juré ! Chacun se verra amené plus bas que terre, ce qui ne les rend pas seulement humains, mais surtout minables. Les fameux justiciers de Watchmen sont avant tout une sacré bande de minables et c'est ça qui fait du bien ! Car c'est en opposition à toute cette bassesse que le moindre morceau de bravoure (l'evasion d'un des personnages clé par exemple, magnifique) prend des allures de cataclysme... alors que dans la forme, l'action en elle même a peu d'ampleur. C'est la portée dramatique de l'ensemble qui donne la saveur aux heros de Watchmen. Les briser cent fois pour qu'au moment de relever la tête ça ait de la gueule ? Non ! C'est plus subtil que ça. Parce qu'en creusant plus loin et surtout en assistant à la conclusion tetanisante de l'histoire, on peut se dire que les heros de Watchmen n'ont été rescucités que pour mieux mourir. Ca fait trés mal et c'est magnifique. Bien plus qu'une demystification, c'est à l'humiliation pure et simple des super justiciers que l'on assiste, et déjà rien que pour ça, ça vaut le coup d'oeil.
"Ca veut rien dire, mec ! C'est pour ça que je suis forcé de le relire" Bernie (Chap.11 p.23)
Mais tout ceci n'est que l'histoire. Cette grande folasse qu'est l'histoire, qui revet tant d'importance aux yeux de tout un chacun dans la bande dessinée (comme au cinema, ouin), celle-ci n'est que la partie visible de l'iceberg (et là vous vous dites "Incorrigible Guile : 200 lignes pour un point de detail. Il veut nous tuer les yeux ma parole !"). Non la vraie fête du ciboulot qui transforme ce joli conte sombre et pathetique en authentique chef-d'oeuvre, c'est la narration, la mise en image. Oserai-je parler de mise en scène ? Non, celà va encore plus loin que ça. Ce Comic Book n'est pas qu'une bande dessinée bien ficelée, à lire avec plaisir. C'est un terrain d'experimentations fertile et maitrisé qui doit être lu, analysé, observé, trituré dans tout les sens pour bien comprendre tout les enjeux artistiques qui se posent ici.
"Pourquoi se disputer ? La vie n'est qu'un virus fragile accroché à une gouttelette de boue au milieu du néant" Dr Malcolm Long (Chap.6 p.28)
Première chose qui saute aux yeux, c'est la structure générale et le rythme de lecture. Tout à la fois changeant et d'une fluidité remarquable, la mise en page impose une rythmique trés reflechie. Ainsi, chaque chapitre dessiné se voit conclu par un texte de quelques pages se voulant intra-diegetique : par exemple un extrait de roman ou d'article de journal cité dans la BD, voire le dossier psycho-medical de Rorschach ouvert sous nos yeux (je vous en conjure, lisez attentivement ces petites nouvelles pour pouvoir apprecier l'ensemble de l'oeuvre à sa juste valeur, même si c'est tentant de rompre certains cliffhangers de fin de chapitre). L'ensemble est plutôt bavard, mais "pas que" ! Certains phylacères narrateurs sont trés presents (surtout dans le chapitre consacré à Dr Manhattan, ou l'innenarable journal de Rorscach), et les dialogues tiennent une place importante (heureusement ils sont magnifiquement ecrits). Pourtant, de long passages se trouvent dénués de la moindre ligne de texte et il n'en ressortent que mieux... toujours selon un rythme maitrisé. Alors rassurez vous, on est trés loin du charabia envahissant de Death Note, malgré tout l'amour que j'ai pour ce manga (ouais faut avouer qu'il faut eviter de le lire fatigué celui là). Bref question plaisir de lecture, l'interêt est bien là. Alors enfonçons nous un peu plus dans la folie pure qui a animé notre duo de qualité.
"Voir plus loin, c'est pourtant bien" Inspecteur Steen Fine (Chap.8 p.8)
La mise en scene (désolé mais je ne trouve pas d'autre expression assez satisfaisante pour pouvoir en parler, alors ce sera mise en scène, et puis de toutes façons c'est mon article je fais ce que je veux !)... je disais donc, la mise en scène est d'une inventivité rarrissime. Les angles des points de vue sont toujours justifiés et respectent parfaitement les règles élémentaires de grammaire visuelle (de mise en page ?... oh et puis merde ! Si ça continue je vais parler de camera sans le faire exprès). On peut même voir des simulacres de mouvements de camera (tiens qu'est-ce que je disais !) avec des "travellings" et des "panoramiques", ces derniers se traduisant astucieusement par des enchainements de case qui, mises côtes à côte tel un puzzle, forment une image complète. Gibbons joue même avec cette astuce en suivant par exemple un personnage dans le "panoramique", ce qui le dedouble sur l'ensemble du decor ainsi découpé (pour ceux qui ne comprennent pas où je veux en venir : chap.8 pages 4 et 5). Tout les enchainements dans la narration trouvent des contrepoints, des multiples points de vues, des deplacements dans l'espace, des mouvements de "camera", des jeux de reflets... impossible de s'ennuyer ! Resumer Watchmen à une oeuvre bavarde et ne faire que lire l'histoire par ses bulles sans apprecier l'inventivité omnipresente dans la façon de raconter l'histoire, c'est perdre de vue l'essentiel : l'utilisation du medium, de la bande dessinée à des fins artistiques evidentes. En ça Watchmen est trés cinematographique, mais "pas que" (encore une fois) ! Il suffit de voir certains enchainements de case pour en être convaincus. Pour prendre un exemple frappant et trés drôle : dans le chapitre 4, la dernière case de la page 9 et la première de la page 10 se font echo trés bizzarement. On y voit un pirate manger une mouette toute crue pour, page suivante, nous amener sur Dan (le Hibou) qui mange une cuisse de poulet dans un cadrage identique. Ou alors dans le chapitre 8, de la page 10 à la page 15, le decoupage de la page se fait sur le même mode, racontant en montage parrallèle 5 petites histoires differentes entrecoupées en chaque bas de page par la preparation du Hibou et du spectre soyeux à une mission de sauvetage. Ebouriffant !
"A force de regarder le monde, nos perceptions finissent par s'emousser. Il suffit pourtant de changer de perspective pour le voir tout neuf" Dr Manhattan (Chap.9 p.27)
Et je vais me permettre à cette occasion un petit paragraphe pour parler d'une figure de style revenant sans cesse dans la BD, et qui à elle seule vaut le detour, c'est ce que je vais appeller (pour plus de commodités) la "double narration". La "double narration" c'est quoi ? Alors imaginez un "montage alterné", c'est à dire deux histoires racontées en même temps, la narration sautant de l'un à l'autre à intervalles reguliers. Un grand classique. Moore et Gibbons ont conçu un trés grand nombre de pages où cet enchainement se fait directement d'une case à l'autre. Une case on voit le docteur Manhattan se faire interviewer, la suivante on voit Sally et Dan se faire agresser dans la rue, puis on revient sur Manhattan, et ainsi de suite. Déjà niveau interêt de lecture ça se pose là. Mais ça devient tout bonnement etourdissant quand les dialogues de la première scène continuent d'être cités dans la seconde. Et on touche à l'orgasme (oh ouiiiiii encooooore !!!) quand ces petits morceaux de dialogue perdus dans des cases qui ne leurs correspondent pas, forment du sens dans la seconde scène. Et cette "double narration" se retrouve même hors du montage alterné. Ma sequence préférée du livre, qui m'a autant fait rire qu'attristé par sa cruauté, voit Dan tenter sans succés de faire l'amour. La double narration venant du poste de télévision resté allumé qui semble commenter avec ironie (et beaucoup d'humour) ses actions pathétiques. Là on touche vraiment du doigt le génie pur. Et comme si tout ça ne suffisait pas, Monsieur Plus étant ce qu'il est, le champ d'experiences graphiques ne s'arrêtte pas là. Et force et de constater que ça suffisait déjà pas mal, non ? Eh bien non, ça ne leur suffisait pas apparement.
"Pour les sens, ces informations simultanées sont l'equivalent cinetique d'un tableau abstrait ou impressionniste. Des points se juxtaposent. Des significations jaillissent du chaos sémantique et retourenent à l'incohérence" Ozymandias (Chap.11 p.1)
Oubapo ! (bam ! l'insulte qui vexe même pas !). L'Oubapo est l'equivalent bande-dessinaire (si je veux !) de l'Oulipo. Ecriture sous contrainte. Ainsi le chapitre 5, marquant un basculement dans l'enquête de Rorscach, est entierement composé en tenant compte d'une symetrie ayant pour axe le milieu de la double page centrale. Ce n'est pas vraiment un palindrôme comme l'on dit beaucoup pour faire vite fait, mal fait (on ne peut le lire dans les deux sens), mais la première page fait echo à la dernière dans le choix des protagonistes, des thèmes, et de la mise en page, et ainsi de suite jusqu'à cette fameuse double page dont les cases centrales forment un motif symetrique de bien belle facture. Et le chapitre 4, entièrement dédié au Dr Manhattan, voit sa structure chronologique complètement eclatée, les enjeux dramatiques se melangeants avec finesse et mettant en doute la notion même de temporalité et de causalité (exemple de reflexion de Dr Manhattan : "un monde grandit autour de moi. Est-ce moi qui le façonne ou ses contours guident ils ma main ?"), touchant dans ses dernières pages le concept d'infinité. La forme epouse le fond dans la grande majorité de ces experimentations, les thématiques s'en retrouvent sublimées par la narration. Finalement de nombreuses interconnexions se forment entre les differents axes de lectures, une page pouvant à la fois raconter 3 choses differentes, prendre plusieurs axes à bras le corps en même temps. Essayer de demeler cette gigantesque toile d'araignée de thématiques devrait déjà occuper beaucoup de temps aux plus curieux. Mais pour ceux qui recherchent un aspect plus ludique et moins prise de tête façon philosophico-thematico-demescouille, ne vous inquiêtez pas, on a pensé à vous.
"On voit jamais que la surface des choses. Ya un tas de details, quand on les remarque... c'est trop tard" Le vendeur de journaux (Chap.5 p.17)
Merci à ma cousine Bérangère pour m'avoir ouvert les yeux sur un élement qui m'avait complètement echappé à mes 3 premières lectures : le Smiley ! Bon c'est un peu reducteur, voire puéril, de resumer à la tête jaune une figure de style tout à fait fascinante de ce roman graphique : la mise en echo de motifs recurents. Le motif le plus significatif et qui revient le plus souvent reste le smiley (il n'est pas le seul, à voir aussi le triangle violet, le liquide dans la boule en verre, l'ombre du couple s'embrassant etc...). Plus que le smiley, c'est le smiley "tâché" du sang du comedien et ce qu'il represente qui revient sans cesse en arrière comme en avant plan : l'aguille de l'horloge à l'approche de minuit. Ces smiley qui nous sourient ironiquement sur l'ensemble du livre sont à l'image de ces montres dont l'aguille des minutes pointent en haut à gauche : representation de la fin du monde qui approche. Alors tel un "où est Charlie" haut de gamme, vous pouvez vous amuser à traquer ces sourires balafrés un peu partout : Le reflet de lumière sur un radar, le vaisseau "Archie" devant la lune plus un trait de fumée, une tache suspecte sur une affiche representant un bouddha, etc... le Hibou ira même jusqu'à dessiner sur la buée de la vitre une tache se superposant à une lune étrangement souriante, refletant ainsi sa peur manifeste du lendemain. Quand l'icône prend sens et quand ce sens est utilisé ensuite à parfait escient, le tout prend une saveur innatendue. Et ces horloges qui narguent toujours un peu plus le lecteur, leur annonçant une fin du monde ineluctable. Ces horloges, le temps qui passe, thematique principale des "hommes-montres" (autre traduction possible de "Watchmen"). Tout ces details nous presentent des supers heros qui ne peuvent combattre le temps qui passe ! L'immortel et intemporel Dr Manhattan étant le contrepoint parfait de la decrepitude d'un monde au bord du chaos, le reflet biaisé dans le miroir, à l'image du tableau de Dali "La persistance de la vision" et ses montres molles, qui trône dans le salon du bonhomme bleu. Couverture du Times : aiguilles figées.
"Avec l'âge, on voit les choses sous un autre angle, qui leur rend leurs justes proportions. A force, on les minimise tellement qu'on y pense plus." Spectre Soyeux I (Chap.2 p.1)
Voilà de quoi parle réellement Watchmen. Ce n'est pas montrer les super heros comme des êtres humains avec leurs forces et leurs faiblesses (encore un raccourci facile dont se sont contenté bien des personnes). C'est plus subtil que ça. Watchmen demontre les limites même du concept de super heros. A la fois par une reflexion ethique etirée sur tout les caractères de ses protagonistes ("Who watches the watchmen ?" : qui nous garde de nos gardiens ?), mais aussi par une reflexion metaphysique sur le temps et ses ravages, sur l'epoque et ce qu'elle demande (le "Kuntzwollen" aurait dit un de mes profs de Fac). Quel est l'interêt de sauver la veuve et l'orphelin dans ce monde en constante gestation, en constant renouvellement et en constant elan de mort ? Quel est le rôle d'un super heros si au final nous sommes tous destiné à vieillir ? Et si nos super heros eux même vieillissent, changent et meurent ?
"A bout d'horreur, incapable de chasser ces pensées, je sombrai dans la folie" Le naufragé de Tales of the black freighter (Chap.8 p.3)
Pourquoi est-ce que je considère, toutes proportions gardées, Watchmen comme le meilleur livre que j'ai pu lire jusqu'ici ? Et ce, toutes catégories cofondues. C'est cet amour pour l'objet artistique reflechi, cohérent, beau, inventif, surprenant et divertissant. La quintessence de ce que je recherche dans un film, je l'ai trouvé dans une bande dessinée !!! Quand l'histoire, la thematique et le mode de narration (la mise en scène même) ne forment qu'un tout, aussi homogène qu'incroyablement riche, on est en droit de parler de chef d'oeuvre sans avoir peur de galvauder l'expression. Cette profusion de details et de champs de reflexion font que, même à la dixième lecture, même vingt ans aprés sa parution, l'interêt ne s'essoufle pas. Je garde à l'esprit cette impression d'inepuisabilité (si je veux !) pour vous exprimer tout l'amour que je porte pour ce morceau de roi, ce joyau incroyable qu'est le livre de Alan Moore et Dave Gibbons. Watchmen est une oeuvre magnifique, une oeuvre définitive, une oeuvre culte... une oeuvre d'art !
Avec les gardiens qui ne sont pas gardés : Guile21


