Bon, je sais je suis une mauvaise tête. Il y a pire que moi aussi, mais en tant que formaliste du cinéma, j'ai souvent un oeil peu indulgent. C'est une chose que j'avais déjà expliqué dans ma dernière critique pour l'insatisfaisant The dark knight. Mais si j'ai recherché dans mon ego bien mal scellé une explication, je n'ai fait que survoler le contrepoint qui dit que, les gars, malgré tout, je sais être d'une grande indulgence. Bien des films ne rentrent pas dans les critères formalistes qui m'émeuvent, et pourtant, je les adore. Je cite volontiers Michael Bay comme un tâcheron, laissant croire que j'ai peu d'estime pour cet homme. Que nenni ! Je rêverai de rencontrer ce cher Michael et discuter cinéma avec lui, honnêtement. Si sa mise en scène peu classique (euphémisme... rires) est critiquable à outrance, au moins fait-il des films imparfaits qui me plaisent au delà de leur aspect (je ne refuse jamais une bonne séance de Bad Boys 2, et une re-vision de The island m'a confirmé que quand il s'applique, le luron sait faire quelque chose avec une camera !). Alors depuis le temps que je le raille, il était de rigueur que je réhabilite cet artisan (à défaut d'artiste) qui a tout de même une conception "sensitive" du cinéma d'action bien personnelle. Alors je refuse que l'on me considère comme un esthète fermé qui râle dès qu'il y a une tâche floue sur l'objectif ! Non ! Un film boudé, raillé, descendu par tous (à raison), s'il propose quelque chose, sait attirer ma sympathie. C'est dans cet optique que je m'en vais vous parler de ce bijou méconnu qu'est Hyper tension, le meilleur blockbuster d'action de ces 5 dernières années à mon humble avis.
Tout va mal aujourd'hui pour Chev Chelios. Il se réveille avec la plus grosse gueule de bois de sa vie... mais ce n'est pas ce qu'il a pu boire qui en est la cause, mais plutôt ce qu'on lui a enfilé de force dans les veines : Cocktail de Beijing. Ses neurotransmetteurs saturent, et il meurt à petit feu. Un sympathique message de la part de son assassin lui informe qu'il ne lui reste carrément plus longtemps à vivre. Une histoire vite pliée en fait : il est déjà mort en soi. Mais 3 détails viennent pimenter l'affaire. 1) Chev Chelios est un tueur à gages, 2) Il est plutôt rancunier et 3) L'intervention de rushs d'adrénaline retardent le processus mortel du poison. Commence alors une sale journée pour Chev qui n'hésitera pas à mettre Los Angeles sens dessus dessous pour retrouver le connard qui lui a fait ça... et il y sera même plutôt obligé s'il ne veut pas crever avant échéance. "Tu t'arrêtes... tu meurs !"
Première lecture de la chose, quelques années en arrière, dans un magazine de cinéma : quel pitch de fou ! Peut être ne partagerez vous pas mon enthousiasme de l'époque, mais avec un scénario pareil, me disais-je, il y a moyen de faire n'importe quoi, de balancer la sauce pour un oui ou pour un non, de justifier les pires débordements comme la série des Bad Boys n'ont jamais vraiment su le faire. Toujours un peu d'appréhension bien sûr : les bons pitchs sur papier se cassent tellement facilement la gueule de nos jours (Hancock anyone ?). Mais la trogne à Statham a eu vite fait de me rassurer, puisque j'adore cet acteur (Oui Le transporteur, non Le transporteur 2, c'est dit). Et maintenant, après visionnage, peut-on dire que le film tient ses (trop) belles promesses ? Ce serait mentir que de dire non. Mais, et c'est pour ça que je vous en écris une "critique longue" et pas une "critique facile", le film va un peu plus loin... voire très loin même. S'il y a un mot qui me vient à l'esprit après avoir matté ce gros morceau de série B nerveuse, c'est : audace !
Et on va tout de suite planter les crocs dans ce qui justifie mon introduction ci-dessus, quand je parle de films imparfaits : la mise en scène. Alors oui, le film est foncièrement inégal, et plutôt laid. Voilà c'est dit ! Le montage est plutôt maladroit (culte du plan coupe, mais on va y revenir), la majorité des cadrages et les échelles de plans sont bafoués (que de dialogues en gros plan + champ/contre-champ). De plus les scènes d'actions sont très mal spatialisées (mais bon, c'est largement au dessus de Bad Boys 2) et, à part quelques régalades, il n'y a rien de transcendant. Enfin d'un point de vue académique, c'est le foutoir. Et pourtant ! Et pourtant ! La mise se scène d'Hyper tension m'a profondément séduit. Pourquoi ? On va y revenir plus tard, parce que c'est le point essentiel de ma critique. Gardons le meilleur pour la fin.
Thématiquement, le film de notre couple Neveldine/Taylor est intéressant. Beaucoup de canards (coin coin) ont comparé Hyper Tension comme un jeu vidéo live. Ce n'est pas faux, et c'est même une position avouée de nos réalisateurs. Les références à la culture geek sont légion : Le générique d'ouverture présente le film sous des couleurs et des pixels tout droit sortis d'une Amiga (que ceux qui ne savent pas ce qu'est la mythique Amiga demandent à Wikipedia avant que je ne perde mon estime pour eux), la couverture de Chev est d'être programmateur de jeux vidéos, un sous fifre se retrouve en train de jouer à un jeu old school dans la voiture du bad guy (merci à celui qui saura me dire de quel jeu il s'agit, il gagnera une pub pour le blog de son choix direct !), etc... La narration elle même est très directive (les différents lieux sont vécus comme des Checkpoints, des inserts tirés de Google Earth renforcent encore l'impression de virtualité du film), et quelques tics bienvenus complètent la chose (le héros abandonne ses armes usées et en récupère d'autres sur les cadavres des ennemis, par exemple).
Pour un fan de jeux vidéos, la chose est agréable (donc CQFD pour ce qui est de ma sensibilité au film), mais en poussant encore plus loin, on peut dire que Hyper tension est l'adaptation non officielle de le série de jeux Grand Theft Auto. Milieu mafieux et ses trahisons, missions qui s'enchaînent, vol de véhicules variés (Taxi, moto de police, ...), fusillades, violence, punchlines et clin d'oeils (des boissons énergétiques de la marque Rockstar ? Noooon !), personnage principal qui s'amuse sans retenue à mettre le chaos, avec la ville pour terrain de jeu, etc... Alors comment ne pas céder ? Un petit remaniement de scénario, un nouveau titre, et nous serions devant la meilleure adaptation de jeu vidéo existante... c'en est presque dommage !
Et au niveau de la subversion, ça cartonne aussi. Le film se permet beaucoup de choses et ça fait du bien que l'interdiction aux moins de 12 ans soit justifiée. Entre quelques démembrement et séquences gores, on a des références sexuelles bien appuyées (jusqu'à passer à l'acte dans la rue, voire faire une "petite gâterie" dans une situation qui s'y prête très peu, je vous laisse découvrir ce grand moment de rigolade), et des actions qui font mal (quelle idée d'essayer de frapper quelqu'un avec un moignon !). Le peu de morale et la situation borderline de notre anti-héros pousse toujours le bouchon trop loin, et ça fait du bien. On a même le droit à une petite pique très politiquement incorrecte quand pour se débarrasser d'un type agaçant, il scande Al-Quaeda aux badaux dont la réaction disproportionnée fait immanquablement mouche. Et au delà de tout ça, c'est le second degrés prédominant et le fait de ne jamais prendre la chose au sérieux forcent définitivement la sympathie (Statham passe un partie du film en blouse le cul à l'air).
Bon, on ne va pas entretenir le (faux) suspens plus longtemps : "quelle est donc cette chose qui t'as tant plu dans la mise en scène Guile ? Dis-le nous, dis-le nous !". Du calme, du calme (ouais je me fais des amis imaginaires, et alors ?). Eh bien c'est justement une chose qui est souvent considéré comme un "à coté" de la mise en scène : les effets. Je ne parle pas d'effets spéciaux, mais d'effets de mise en scène (aller, re-visionnage de Le fabuleux destin d'Amélie Poulain pour le B-A BA de l'effet de mise-en-scène). Cet effet, souvent décrié par les cinéphiles avertis, prédominant dans les oeuvres post-modernes pour les d'jeuns, ne me repousse pas. Au contraire, bien souvent, quand c'est bien utilisé, ça me plait énormément (pas dans le fabuleux destin d'Amélie Poulain donc, mais dans Fight Club oui... allez savoir pourquoi...). Et dans le film qui nous intéresse aujourd'hui, c'est plus un festival, on en arrive à un véritable feu d'artifices d'effets, du non stop et du varié ! Incrustations, surimpressions, split-screens, effets visuels en images de synthèses (plans sur le coeur de Statham, et même d'un pigeon, ce qui parodie involontairement le fabuleux destin d'Amélie Poulain qui en prend décidément pour son grade aujourd'hui), saturation des couleurs, camera subjectives, déformations de l'image (juste avant que Chev sorte du club des Black en défonçant la porte, on voit toute la façade du bâtiment se tordre légèrement, comme sous la pression, discret mais très cartoon), et expérimentations bizarres (au moment de trancher une main, l'image se fige, mais on aperçoit les crans de la pellicule sur le bord du cadre !). Bref, Hyper Tension est tout autant un film d'action, qu'un clip MTV-ien et qu'un labo expérimental où toutes les folies seraient permises. La folie et le chaos du scénario, du personnage principal, se retranscrit aussi par le biais de ce choix de mise en scène très très audacieux. Ce n'est pas complètement gratuit, c'est extrêmement fou, alors j'approuve. Et on va même creuser plus loin.
Le film est construit littéralement autour de ces expériences de savant fou, ce qui en devient très vite fascinant. Mais ce n'est pas non plus un manque de talent camouflé avec du cache misère, de la poudre aux yeux. Bien souvent, l'effet est dicté par le sensitif, ce qui amène des délires visuels particulièrement savoureux (juste après une injection d'épinéphrine, les couleurs saturent, le montage deviens plus cut, la musique est à l'avenant... on dirait une vidéo de skate mais sans skate). Je parlais d'une mise en scène laide, mais des régalades se trouvent ça et là (certains cadrages et montages, certaines idées sans effets pour parasiter, sont vraiment magnifiques. Pour exemple, quand Chev embrasse sa dulcinée une dernière fois, le cadre est vraiment très beau !). On peut se demander où veut en venir notre duo de réal's. Et c'est dans la séquence finale que le nirvana arrive. La plénitude. Quand le film d'action bourrin rencontre le surréalisme ! Carrément.
Le film tout du long part dans des abstractions vraiment audacieuses pour un film de ce genre. Je parlais des plans coupe, ces micros plans que l'on place dans le montage pour passer une séquence de manière plus fluide (ou des fois pour cacher un raccord mal organisé). Ici les plans coupe sont souvent étranges et abstraits : combien j'ai ris quand, en pleine scène finale, on nous sert un plan d'un journaliste face camera, complètement muet les yeux écarquillés... ce plan d'une ou deux secondes ne devait pas se trouver là, mais il y est, et il fait basculer le tout dans une abstraction de l'action et de la narration, l'espace d'un instant, comme en apesanteur... et cet exemple n'en est qu'un dans tout le film (quand Chev demande à son ami Kalio ce qu'il a fait la veille, on a le droit à un flashback décalé presque digne de la série Les Griffins). Et le film bascule à la fin dans la folie, la poésie surréaliste, avec le dialogue schizophrène dans l'ascenseur (un intense moment de rire), ces femmes enfermées dans des bulles et ce geste magnifique de Statham pour tenir en respect ses ennemis (la trouvaille du film, j'étais en extase !). Et le plan final de ce morceau de bravoure, cartoonesque, parodique et délirant, qui clôture le film sur un pied de nez à la bienséance et la vraisemblance élémentaire.
Alors, je déteste des films, comme tout le monde, et mon avis est purement subjectif, comme tout le monde. Mais je viens chercher quelque chose dans les films, même si ce n'est pas la même chose que tout le monde. Je sais rester indulgent quand il le faut. Un film qui est très maladroit, mais qui a tellement de coeur et tellement de choses à proposer peut devenir, par exemple, un de mes films d'action préféré sans aucun problèmes. Je vais stopper donc ici la justification, peu pertinente certainement, de ma vision du cinéma et rendre justice à Mark Neveldine et Brian Taylor. Hyper tension c'est ça : c'est un film dont le scénario fait corps avec la mise en scène, c'est un film qui a été écrit par ses réalisateurs, c'est un film drôle qui ne se prend pas au sérieux, c'est un film qui ose (même sans prendre de très gros risques), c'est un film qui cherche à défaut de trouver. Et je finirais dans une grande joie et une allégresse de même, en pesant bien toutes mes paroles, je finirais, dis-je, sur ces mots qui résument bien ce que je pense de ce superbe essai transformé : Hyper tension est un film unique.
Avec un truc blanc sur sa manche : Guile21