Tandis que le jeune et sémillant Bruce Wayne cherche sa position dans sa lutte contre le crime en tant que justicier masqué, et en pleine crise existentielle vis-à-vis de la légitimité de rendre justice seul, le salut arrive par le biais du procureur Harvey Dent, en lice pour les élections au poste de sénateur. L'homme fait montre d'un sang froid dans sa lutte contre le crime et utilise avec justesse tout les aspects de la machine judiciaire. Batman, presque prêt à raccrocher le masque pour laisser un héros "légitime" prendre sa place, n'aspire finalement qu'à l'ordre retrouvé. Ce qui n'est pas du goût de tout le monde : un mystérieux criminel affectueusement nommé le Joker est bien décidé à semer le chaos dans la ville pour faire sortir la chauve-souris de son penthouse. Les ambitions de "justice propre" de Batman vont devoir être repoussées pour contrecarrer les projets du psychopathe peinturluré. Mais quels projets finalement ? ...
Peut-on parler de The dark knight sans parler de la mythologie Batman, des comics, des séries, des films, de la fidélité de l'adaptation ? La réponse est oui. C'est même nécessaire dans certains cas de figures, comme ici, car, de par sa volonté évidente de rénovation du mythe, Christopher Nolan et son équipe ont tranché dans des grandes lignes qui, au final, n'ont jamais été si bien délimitées. Alors je ne m'étendrai pas sur ce que doit être un vrai film de Batman, ni sur le costume, ni sur la Bat-cave, ni sur l'origine des gadgets, ni sur le maquillage du Joker, ni sur l'exploitation des personnages secondaires dans l'Histoire de Batman avec un grand H. On va parler d'un film en tant que tel. En film de super-heros, en blockbuster, en film brut, comme vous voudrez, mais "fuck" la franchise. Les fan boys peuvent d'ores et déjà passer à la salle suivante. Et bien sûr, au revoir la "sacro-sainte" cohérence, mais à la limite je vous avais déjà habitué à ça depuis un moment.
The dark night est un film riche thématiquement et plutôt bien ficelé dans cet optique. Pourrait-on s'ennuyer dans la surmultiplication artificielle de certaines intrigues ou certains personnages (qui pèsent assez lourd dans la balance des 2h30 de film), la cohérence thématique de l'ensemble ne faiblit pas. Toutes les interrogations de notre héros son mises en images dans les différentes séquences du film, qui a assez bien travaillé ses dialogues pour ne pas sombrer dans la redondance trop facilement. La présence de Harvey Dent très intéressante et bien exploitée en position de modèle malgré-lui, et les jeux de miroir entre le Joker et le Batman sont autant de morceaux de bravoures délectables (mais hélas trop rares au vu du reste du métrage). Cela va souvent plus loin que la simple relation manichéenne basique : il y a un peu de Batman dans le Joker et vice et versa. C'est autant une relation d'opposés clairs et nets que, de manière bien subtile, une symbiose entre deux êtres vivants dans le même monde, celui de l'ombre. La dualité entre le Joker et le Batman est le coeur du film et la chose est parfaitement exploitée.
S'ensuit une réflexion sur la place de la justice dans la société, et surtout son rapport aux libertés individuelles. Le film penche plutôt beaucoup à droite, mais les contrepoints sont là (l'utilisation du viol de la vie privée par le biais des portables est nécessaire en état de crise, mais doit être supprimée une fois l'état de crise passé...), et le tout sonne de manière un peu malsaine face à la politique américaine actuelle. Une justification des pleins pouvoirs un peu en trop, mais mes amis, c'est précisément la problématique toujours évitée dans tout les autres films de super-heros : qui sommes nous pour palier à la justice des hommes ? Et Batman s'interroge en premier lieu sur la légitimité de son existence et de ses actions. On ne peut pas non plus regretter que le sujet soit enfin mis sur le tapis.
Mais bon, si le script est plutôt bon (sans être exemplaire, on a pas réussi à faire disparaître certaines longueurs) et intéressant, ça reste le script. Et c'est en ça que je n'ai pas aimé ce film. The dark knight est un scénario avec des acteurs. Le film dans ses thématiques essentielles et son ambiance sérieuse ("why so serious ?" pourrait dire le joker) méritait une mise en scène avec un peu plus d'ampleur, voire d'ambition. Et là, le bât blesse fortement. Christopher Nolan raconte une histoire formidable avec des thématiques claires, mais quelle mise en scène poussive et fonctionnelle ! Je ne vais pas parler du montage tout de suite, car c'est vraiment ce qui m'a fâché avec le film, je le garde pour la fin. Commençons par les scènes d'action.
Ah les scènes d'action : mon pêché mignon. Capables de sauver du naufrage, à mes yeux, le plus gros navet (et je cite deux fois Banlieue 13 dans cette critique, applaudissements !). Quand une scène d'action est bien ficelée, propre, agréable, je peux fermer les yeux sur l'inanité d'un Matrix Revolution, sur l'abrutissement d'un China strike force. Mais ici, point de régalades. La photo est souvent mauvaise, trop sombre (et je sais que c'est le but recherché que de faire un film sombre, mais Underworld ne doit pas le ratage de ses scènes d'actions à un plateau mal éclairé par exemple, ce n'est pas incompatible une image sombre et une belle photo), ajoutons à cela le montage sans raccords logiques, la shaky-cam, les focales troubles (véridique !), on en arrive à une bouillabaisse sans queue ni tête d'où se détachent de temps en temps un évènement pour l'oeil attentif (et fatigué). Je parle surtout de la scène du tunnel, premier affrontement sérieux entre le Joker et Batman, ainsi que de la scène finale avec les "lunettes spéciale" du héros qui apportent plus le mal de crâne que la forme stylistique ultime du faux-semblant. Certaines séquences restent sympathiques (l'ouverture, dans la banque, surtout), mais les scènes les plus intéressantes sont jetées aux ordures du plan serré (la bagarre dans le penthouse... loué soit celui qui y comprend quelque chose). Bref, du point de vue de l'actionner, je préfère encore le parfois confus Spiderman 3 !
Et quel manque de tonalités dans le film. Presque rien n'est mis en valeur. Tout est filmé sur le même mode du début à la fin. On retrouve même des plans similaires dans des scènes d'intensités différentes (ce travelling circulaire ridicule sur le toit de la police, entre un Gordon et un Harvey Dent furieux et un Batman désacralisé par son immobilité plus gênante que monolithique... ce même travelling circulaire que l'on retrouve dans la scène entre le Joker et Rachel... et que l'on retrouve encore au moins une fois dans une scène de dialogue tellement intéressante que je l'ai oubliée). Quand le Joker fait son apparition, quand Bruce Wayne se plaint de son costume, quand on s'insurge dans un tribunal bondé, quand on met en joue un enfant, quand on pleure la mort de son mari,... tout est cadré, préparé sur le même mode. Sans trop dévoiler l'intrigue, quand l'annonce de l'identité de Batman est révélée à la presse, c'est filmé d'une manière tellement plate et sans impact que j'ai eu du mal à en croire mes yeux : c'est un coup de théâtre qui se joue, et Nolan le filme comme le petit dej' de Bruce Wayne. C'est bien simple : à part quelques effets de manches, la scène d'intro et les confrontations entre Batman et le Joker, aucune scène ne marque la mémoire, aucune séquence ne sort du lot. Le film met l'autopilote après la scène d'intro et garde la croisière sur, excusez moi du peu, 2h30 de métrage ! Alors oui le script est bon, mais il est traité avec si peu d'égards par son réalisateur, et est pris tellement au sérieux par ses thématiques, que je n'ai pu qu'être déçu.
Et on va parler du montage, le très gros point noir du film. Comment se compose une séquence et comment s'articule t'elle par rapport aux autres ? Une question que peu de gens se posent, et je vous avoue que je ne me la suis pas posée souvent dans ma vie de cinéphile. Mais ici, si je posais la question face à face avec le réalisateur, je serais ravi d'entendre une réponse de sa part. Car rien (à part des impératifs de studio très certainement) ne justifie le traitement honteux du montage dans ce film. Toutes les amorces de début et de fin des séquences semblent rognée pour faire tenir le film sur 2h30. Les cuts se font quasi unanimement sur le dernier mot du dialogue, parfois avant même que le personnage ait eu le temps de fermer la bouche. Le tout donne une fausse impression de vitesse (en fait, c'est plus une arythmie générale qui subsiste) et gâche bien des raccords. Quand Batman fait son saut dans le vide pour sauver quelqu'un (chut chut pas de marques !), la séquence se finit de manière abrupte 10 secondes après l'atterrissage sans aucune forme de procès. L'ensemble du film se voit comme un puzzle qui ne relie ses pièces uniquement sur leur place chronologique dans la narration. Hors de ça, les raccord sont tellement abrupts et peu pertinents que l'on pourrait très bien récupérer les séquences et les placer dans le désordre le plus total sans que cela ne change la vision générale du film (passage du jour et de la nuit, dialogues sans résonances de causalité, etc...). Ca en devient même ridicule lors d'un montage alterné, où l'on voit Batman dans un lieu sombre occupé à ses affaires, et Harvey Dent dans un lieu sombre occupé aux siennes (pas très glorieuses, pour bien situer la chose). Les deux personnages sont alternés de façon monotone, sans vraiment de justification, et, sans que rien ne l'annonce, Batman se retrouve dans le même lieu que Dent (l'ayant rejoint certainement). Comme le gros plan est de rigueur, on ne voit même pas les deux hommes dans le même cadre : ils pourraient tout aussi bien parler par télépathie, ça ne changerai rien à la mise en place. Sur le coup ça m'a trop surpris et sorti du film : je croyait sincèrement les deux hommes à deux points différents de la ville et, d'un coup, ils se parlent ! J'ai retenu un rire, croyez-moi.
Alors d'un point de vue formel, The dark knight est vraiment raté. Je suis sincèrement désolé de le dire. J'ai bien pris mon pied à plusieurs moments (surtout par la présence de l'inénarrable Joker campé par un Heath Ledger magnifique), et j'ai même adoré certaines idées (l'explosion de l'hôpital est une scène qui se doit de rester dans les annales, et le coup du "crayon magique" aussi est grand, ainsi que les scènes galvanisantes des Ferrys). Mais la censure de l'ensemble n'aidant rien (les coupes des scènes violentes en deviennent ostentatoires ! par exemple : pourquoi ce tir au fusil dans la face d'un policier à bout portant par le Joker... dans une séquence de 5 secondes à tout casser ?), je ne peux ressentir que le gâchis amer d'un film qui promettait beaucoup. Le chaos du Joker aurait dû contaminer autre chose que la mise en scène des courses poursuites. Un peu de folie manquante, trop de conventionnel, pas de surprises. Un scénario très sympa, des acteurs (enfin, un acteur) excellent(s), des axes de lecture riches... mais aussi passionnant qu'un scénario lu à haute voix. Pardonnez ma véhémence, mais il y a tant de personnes qui crient au génie face à ce film plus que moyen que je me sens obligé de crier ma déception un ton au dessus. Et tant pis si je passe pour le rabat-joie de Ratatouille à vos yeux, je n'ai tout simplement pas été comblé par ce film. On aurait pu rester sur des mots plus joyeux : puisque je vous dis que je voulais parler de Wall-E à la base. Maudit soit allociné, tiens !
Avec à l'esprit une moto quand même trop stylée : Guile21



